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  • Le conte de l'homme qui se sentait toujours indigné

    "Il était une fois un homme qui vivait en état d'indignation permanente. Trop de sensibilité à la bêtise, une intolérance à la médiocrité, une vulnérabilité trop grande à l'injustice, une fragilité ancienne aux abus de pouvoir, tout cela faisait qu'il réagissait, s'enflammait, s'emportait parfois et même plus souvent que la moyenne des hommes et des femmes de ce monde. Il survivait entre deux états inconfortables, la révolte et la colère.

    Il ne se passait pas de jours sans qu'un évènement, une parole ou un simple geste ne lui paraisse inapproprié, inadéquat ou inopportun, sans qu'un comportement, une conduite observée ne réveille en lui une poussée d'adrénaline qui le forçait à se manifester, à dire ce qu'il pensait de l'évènement, de la parole ou du simple geste qu'il avait vu ou entendu. Que cela d'ailleurs puisse le concerner directement ou plus indirectement, il se sentait obligé d'intervenir.

    Vous allez penser, à juste titre, que ce mode de vie devait l'épuiser ou tout au moins investir l'essentiel de ses énergies. Détrompez-vous, il gardait une ardeur juvénile intacte, une foi dans la vie toujours aussi vive, une confiance et une croyance entières dans l'homme. Les années de déception ne semblaient pas avoir de prise sur lui.

    Il possédait une curiosité jamais apaisée face aux comportements de ses semblables et un enthousiasme renouvelé pour tout ce qui touchait aux relations humaines.

    Il ne pouvait croire en la malignité ou l'intention mauvaise, il pensait chaque fois qu'il s'agissait d'un oubli, d'une erreur, d'une faiblesse passagère, d'un malentendu facilement compréhensible et donc réparable.

    Il croyait que la prise de conscience, la bonne volonté, une vigilance plus grande éviteraient à l'avenir la répétition de ce qu'il considérait comme "de la sottise ou de l'inconscience".

     

    Un jour cependant, il dut se rendre à l'évidence : il devait quand même y avoir dans l'homme une part de malignité bien installée, confortablement iinscrite dans son histoire et qui ne demandait qu'à s'exprimer.

    Il y avait dans tout individu une part d'ombre et de conflit qui le violentait de l'intérieur, qui l'angoissait et le déséquilibrait au point de le transformer parfois en bourreau, en terroriste ou en pervers.

    Il fut ainsi poussé à s'interroger sur lui-même :

    "Mais qu'est-ce qui est chaque fois touché en moi, au point de me faire tant réagir ? Qu'est-ce qui est réveillé, restimulé tout au fond de ma personne pour me propulser, me pousser à ntervenir, pour vouloir réparer ce qui m'apparaît inacceptable, injuste ou trop insupportable ? Qu'est-ce qui alimente en moi la source de cette indignation qui ne tarit jamais ?"

    Il fut alors confronté à la part d'ombre et de violence qui l'habitait aussi. A ces zones glauques et incertaines de lui-même qu'il avait repoussées au plus profond de ses oublis.

    Il fut étonné et consterné de découvrir en lui des espaces où la haine mijotait, où la rage se terrait, où la violence se crispait, prête à exploser ou à bondir, où le mesquin et le sordide se prélassaient sans retenue.

    Il sentit ainsi que dans tout homme, comme en lui-même, cohabitaient non seulement le pire et le meilleur mais surtout l'imprévisible et l'innommable. Que le combat n'était pas tant à mener contre les autres, mais à l'intérieur de soi, tout au fond de soi-même pour rester vigilant, centré, en accord avec ses valeurs de vie.

    Il resta longtemps, jusqu'à la fin de sa vie, un être de coeur et de malheur, mais avec une tolérance et une compassion même plus grandes pour ce qui surgit parfois d'incompréhensible et d'innacceptable chez l'homme. Car il savait que cette part d'inacceptable, de violent ou de destructeur pouvait aussi surgir de lui."

     

    Jacques Salomé - Contes à aimer, Contes à s'aimer

    Lien permanent Catégories : Livre